Le 1er février 1991, faites le calcul cela fait tout de même seize ans !, sortait l’album « Stroboscopy », album signé Deity Guns, premier groupe lyonnais aux influences noise d’Eric Aldéa. Suivra le projet Bästard, des projets d’écriture musicale pour des compagnies de danse, le combo Narcophony, et désormais Zéro. Voilà une biographie résumée du Lyonnais jusque-là uniquement musicien et auteur compositeur. Il peut désormais en toute modestie se rajouter une casquette d’intervenant. À la demande de BELONE QUARTET, et dans le cadre du dispositif de résidence Artistes en Scène piloté par Trempolino, le Lyonnais va intervenir trois jours durant au Fuzz’Yon. Première expérience pour lui de « regard extérieur », comme il le dit.
C’est la première fois que tu fais ce genre de choses. Comment définis-tu ton rôle ?
Eric - C’est surtout un œil extérieur, une sensibilité. Je me suis décidé à faire ça pour me tester un peu et surtout parce que la musique de Belone Quartet m’a bien plu. Et puis le contact humain que j’ai eu avec eux fut assez révélateur. Le premier mail qu’ils m’ont écrit m’a presque suffit à dire oui, comme quoi l’aspect humain a pour moi une importance.
Pour en revenir à ma posture, j’essaie d’aller dans le sens du groupe, de les laisser faire leurs trucs mais de montrer d’autres choses qu’ils n’auraient pas forcément vues, d’éviter certains systématismes, et montrer d’autres possibilités que j’aurais acquises via mes différents groupes ou expériences musicales.

Est-ce que ton expérience en tant que musicien t’apporte quelque chose ?
Eric - J’ai acquis des techniques via mes différents groupes de rock. Du coup, j’ai un peu un œil extérieur. Maintenant, je travaille beaucoup pour des compagnies de danse contemporaine, et j’ai un certain recul sur ce qui se passe sur scène. Dans ces situations, je ne suis pas sur scène, je suis à l’écoute du chorégraphe, et je ne bosse pas pour moi, mais bien pour lui. Vraiment, j’aime bien l’idée d’avoir un cahier des charges, d’intervenir sur une zone délimitée, et d’y concentrer ma sensibilité. C’est très enrichissant. Cette expérience avec BELONE est une première pour moi ; on ne se connaît pas, je reste un peu en retrait, en tout cas je fonctionne beaucoup à l’écoute, et je n’impose rien. Je respecte ce qui existe dans leur musique et dans ce qu’ils sont.
Est-ce que la sensibilité que tu as par rapport à leur musique est fondamentale ? Autrement formulé, est ce que tu pourrais travailler avec un groupe de chanson ou très éloigné musicalement de ce que tu fais ?
Eric - Non, je ne pense pas. Encore une fois, c’est ma première expérience, donc j’ai besoin d’avoir un peu de sensibilité. Si je n’ai pas d’atome crochu avec la musique, je ne vais pas avoir envie que le morceau ressemble telle ou telle chose. Par contre, je pense savoir à peu près comment monter un morceau, comment le rendre efficace. Voilà un peu sur ce quoi je peux être utile. Ça fait vingt ans que je compose, j’ai aussi pris du recul sur la musique ; je pense même pouvoir estomper le côté trop rock d’un morceau et l’ouvrir sur d’autres espaces. Avec la musique que j’ai composé pour la danse, j’ai appris à connaître et à faire d’autres choses que du rock.
Tu as démarré à la fin des années 80 début 90. À cette époque, il n’y avait pas de dispositif de résidence, ou d’accompagnement. Les groupes jouaient un peu « à l’arrache ». Est-ce que tu regrettes qu’à l’époque vous n’ayez pas pu profiter de ces dispositifs ?
Eric - Non, au début j’étais contre les résidences. Je pensais sincèrement que nous n’avions rien à apprendre et qu’il fallait se débrouiller. Après réflexion, je me dis aussi qu’il y avait de l’argent pour ça, et que si on ne se positionne pas, d’autres personnes en bénéficieront. Il y a plein de gens qui savent monter des dossiers de subvention, et ce sont eux qui en profitent.
Benjamin – Nous avions un peu la même appréhension vis-à-vis de ce genre de dispositifs au début, un certain refus des résidences. Et je reste convaincu que pour un groupe de rock, la pratique vient de la scène, des concerts dans les bars. Le groupe se forme, se muscle au travers de ses concerts. Mais le souci pour nous est que nous répétons toujours en appart’, et via cette résidence, nous découvrons notre son, et même nos morceaux. L’intention pour moi vient avec un son, un système, et je pense que notre musique est exigeante et un peu ingrate. Il devient difficile pour nous techniquement de jouer dans des cafés-concerts qui ne sont pas équipés, on ne peut plus. Artistes en Scène nous permet vraiment de travailler sur les aspects techniques aussi, ce que nous ne pouvons pas faire en répétition.
Est-ce que cette expérience te pousserait à suivre un accompagnement avec ton nouveau projet Zéro ?
Eric - Oui et non. Nous sommes très indépendants, nous avons notre propre local que nous avons construit avec nos petites mains et qui est équipé. On n’a pas besoin de grand chose finalement, sauf peut-être une petite résidence sur le son avec notre sonorisateur pour caler un peu la tournée à venir. Parce qu’il est vrai que nous sommes un peu tatillons avec le son. Pour nous, les morceaux sont vraiment calés et nous n’avons pas envie de revenir dessus. Et puis, c’est aussi un problème de temps. Certains d’entre nous travaillent aussi en dehors, et du coup, on anticipe les tournées trois ou quatre mois à l’avance. En fait, nous ne sommes pas dans un schéma « album-tournée-promo ». Nous ne nous faisons pas d’illusion, nous jouons une musique qui ne marchera pas plus que ça, et ça nous convient comme ça. Il y a juste l’ambition de faire des beaux morceaux, de bien les jouer sur scène dans les meilleures conditions.
Pour revenir au travail avec Belone Quartet, vous avez travaillé quels aspects ?
Benjamin - Surtout l’aspect création, comme voulu dès le départ. Nous n’avons pas sollicité Eric pour construire les morceaux. Les squelettes des nouveaux titres étaient prêts avant la résidence.
Eric – Pour moi, ce n’est pas de la créa. Les BELONE sont arrivés avec pas mal de matériel. C’est davantage de l’arrangement. Il y a eu pas mal de discussions, d’avis sur les nouveaux morceaux, et les avis ont été à la fois respectés et mixés.
Le choix porté sur Eric est-il lié à ses groupes (Bästard, Deity Guns) ? À un son ?
Benjamin – Clairement, mais du point de vue du son. Moi, j’écoutais Bästard à quinze ans. Depuis, le groupe a cessé d’exister, et il y a eu une tonne de disques sortis depuis, des musiques nouvelles. Je crois qu’en fait, nous avions envie de nous confronter à quelqu’un qui ne joue pas du tout cette musique.
Antoine – Et avec qui nous avons des affinités.
Benjamin – L’expérience aurait pu se révéler négative, ne pas fonctionner du tout. Nous étions un peu tendus avant ces trois jours, à se mettre un peu la pression, à espérer que cela marche, et puis ce fut le cas. Pour un travail par exemple sur la voix avec des exercices un peu académiques, comme nous l’avons fait lors de la précédente session Artistes en Scène, il y a moins de pression dans le sens où nous n’abordons pas vraiment notre musique. Elle n’est pas bousculée dans sa composition.
Y-a-t il eu quand même quelques apports techniques sur les morceaux ?
Eric – Techniques pas vraiment non. Mes apports sont plus sur les ambiances, des passages à raccourcir, des choses à compacter, de l’arrangement en fait.
Benjamin – Pour faire un petit bilan, je ne dirais pas que Belone a évolué musicalement. Nous savons vraiment joué ensemble, et ça c’est bien le temps qui nous l’a apporté. Du coup, il y a quelque chose d’irréversible entre nous. Simplement, je dirais que cette rencontre et ce travail a vraiment décomplexé quelque chose dans le groupe. Je ne sais pas vraiment quoi encore, un peu tout je pense, mais il est trop tôt pour en parler, la résidence s’est terminée il y a à peine une heure. Mais, c’est positif, à nous d’intégrer les apports d’Eric…

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